Autoportrait
1928
Graphite
20 x 16 cm































































Violon
1940
Huile sur panneau
Oil on panel
102 x 51 cm






Port de Montréal
1963
Huile sur panneau
Oil on panel
122 x 155 cm






Intérieur studio Giunta
1979
Huile sur panneau
Oil on panel
91,5 x 81 cm

Né le 2 octobre 1911 à Montréal, Joseph Giunta est le fils d’une famille d’immigrants italiens originaires de Sicile. Rien, dans le contexte familial, ne le prédispose à une carrière artistique, même si sa mère a comme loisir la peinture sur chevalet. Son père est barbier et entrevoit pour son fils un avenir confortable dont rêvent tous les immigrants débarqués en terre d’Amérique après avoir abandonné leur pays natal; Giunta, à l’instar de Matisse, est destiné à faire des études de médecine ou de droit. Pourtant, l’appel de l’accomplissement artistique est si fort que le jeune garçon décide d’étudier pour entreprendre une carrière de peintre, malgré l’opposition de son père pourtant poète. Dès l’âge de quatorze ans, il entend suivre des cours de dessin.


Retour en haut
C’est donc en 1925 qu’il s’inscrit aux cours du soir du Monument National sous la gouverne d’Adrien Hébert et de Johnny Jonhston qui lui enseignent le dessin. Deux années plus tard, il fréquente l’École des Beaux-Arts de Montréal où Maurice Félix, Charles Maillard et Joseph Saint-Charles assurent sa formation pendant trois ans, c’est-à-dire jusqu’en 1927. Il y rencontre Stanley Cosgrove et travaille déjà à l’extérieur, réalisant des études «sur le motif». Finalement, il va se perfectionner pendant cinq autres années auprès d’Edmond Dyonnet.


Retour en haut
LES EXPOSITIONS
Lors de cette période finale d’apprentissage faite auprès de maîtres, il est accepté en 1931 au Salon du Printemps tenu au Musée des beaux-arts de Montréal où il sera encore présent en 1934, 1937, 1940, 1945, 1946, 1947, 1957 et 1963. C’est enfin en 1936 qu’il peut présenter la première exposition de ses peintures figuratives au Fine Art Department du magasin Eaton de Montréal, au côté du paysagiste Marc-Aurèle Fortin. Dès lors, il participe à un grand nombre de manifestations, en solo ou en groupe, dont celle du Canadian Hall of Fine Arts de Montréal, en 1945.

En 1947, il expose ses paysages à la Galerie Robert Oliver et, en 1949, il se voit offrir une autre exposition importante, à la Galerie Antoine de Montréal, avant de faire un voyage d’études en France et en Italie d’où il ramène plusieurs toiles encore figuratives. L’année de sa neuvième présence au Salon du Printemps de Musée des beaux-arts de Montréal, il présente en solo ses oeuvres au Centre d’art du Mont-Royal et à la Galerie Zannetin de Québec.

C’est dans cette même galerie qu’il dévoile pour la première fois, en 1965, des oeuvres de sa période abstraite naissante, avec des toiles fortement gestuelles, texturées et rythmées. Par la suite, outre deux expositions à la Galerie Le Gobelet et au Foyer des Arts du magasin Eaton, il est invité par le Gouvernement du Québec à montrer ses toiles au Pavillon du Québec de l’Exposition Universelle d’Osaka alors que la Galerie Zannetin fait circuler une exposition itinérante de son travail. Plus tard, au cours des années 90, il accroche ses collages et ses constructions au Vieux Presbytère de Saint-Bruno, à la Galerie de l’Alliance Française d’Ottawa et, enfin, au Vieux-Palais de Saint-Jérôme, avec des oeuvres d’Ayotte, Beaulieu, Cosgrove, Fortin et Lyman.

LA FORTUNE CRITIQUE
Tout au long de sa carrière, la couverture médiatique des expositions de Joseph Giunta comprendra de nombreux quotidiens, dont certains n’existent plus: La Presse, La Patrie, Le Petit Journal, The Montreal Star, The Gazette, Le Devoir, Quebec Chronicle Telegraph, Le Soleil et L’Action Catholique. C’est d’ailleurs à l’occasion de sa toute première exposition de 1936 au Fine Art Department du magasin Eaton de Montréal, avec Marc-Aurèle Fortin, que Joseph Giunta reçoit ses premières critiques dans les quotidiens montréalais Montreal Daily Star et The Gazette où l’on s’attarde sur la variété de ses ressources, la complexité de sa touche et son excellent sens de la couleur.

À ces commentaires viennent s’ajouter, dans une édition du journal Le Devoir de 1946, ceux ayant trait à la poésie qui se dégage de ses tableaux et à son esprit synthétique qui consiste à soumettre les détails à l’ensemble, qualité qui sera essentielle pour ses oeuvres de maturité. Une autre référence à cette qualité apparaît dans le même journal en 1949 quand il est question «d’ordonnance des parties au tout».

Son passage à la période abstraite est souligné en 1964 dans La Patrie, sous la plume de Suzanne Lamer qui en retient la force et la fougue alors que l’année suivante L’Action Catholique de Québec s’attardera sur l’importance de son exposition chez Zannetin. D’après le quotidien, Giunta, avec ses «poèmes plastiques», vient, par la matière, de «trouver son expression véritable». Claude Daigneault, dans Le Soleil, viendra compléter le portrait en 1973 lorsqu’il écrit que l’artiste est un «constructeur», ce qui, somme toute, s’avère être encore aujourd’hui le terme le plus pertinent utilisé à son endroit.


Retour en haut
Tout au long de sa carrière, Joseph Giunta a réalisé des toiles figuratives inspirées de sujets comme le paysage, l’atelier, la nature morte ou le portrait et ce, même, depuis 1958, au travers de ses périodes importantes d’abstraction et de construction géométrique. Certes, cette constance peut surprendre mais elle n’en trouve pas moins sa justification dans la pensée créatrice de l’artiste. Car, même si la pratique de ces genres correspond, d’une part, aux inévitables années de jeunesse et, d’autre part, à certains moments de besoins économiques critiques, elle convoque avant tout le peintre dans un état de communion avec le monde, rendu sans doute nécessaire pour nourrir sa vision prospective de la matière picturale.

Dans cette perspective, on retient certaines oeuvres tardives dont la figuration se démarque nettement de celle des premières toiles où la représentation réaliste est assujettie à une illusion de profondeur. Dans les huiles intitulées Violon (1940), Port de Montréal (1963) et en particulier Intérieur studio Giunta (1979), les divers motifs s’affichent en réalité comme autant de prétextes servant à construire un plan pictural texturé qui ignore les effets de profondeur et se rapproche nettement des conceptions abstraites du peintre.

Selon l’aveu même de Giunta, c’est vers 1958 qu’il fait ses premières tentatives d’abstraction directement inspirées du monde qui l’entoure. Tel Léonard de Vinci qui conseillait aux jeunes peintres de découvrir des formes par l’observation de vieux
murs (1), il commence à s’intéresser aux textures urbaines. Marchant sur un trottoir, par exemple, il y voit des taches, des textures, des sinuosités, des réseaux organiques ou géométriques plutôt que le motif figuratif lui-même. Dans la suite naturelle de cette démarche naissante, il se met à ramasser des objets hétéroclites sans pour autant déterminer l’usage qu’il en fera dans ses tableaux.

Cette attitude de cueillette, combinée à une attirance croissante pour le seul jeu du
plan pictural et de la matière, se situe au coeur de la personnalité artistique de Joseph Giunta qui trouve sa plus belle manifestation dans les constructions des années 70
et 80.

Il refuse ainsi une littéralité entraînant la stricte fidélité à un sujet pour, au contraire, soumettre les objets du monde à ce qui s’avère être désormais l’aventure dont il fera sa marque: le pur désir de la matière, celle qu’il utilise à un moment donné, et l’autre, idéale, qui reste à construire. Face à lui, « le grand pourquoi n’existe pas» et il ajoute, «je suis étonné qu’autant d’énergie soit consacrée à la représentation alors, qu’à l’inverse, il faut admirer l’effort voué à faire quelque chose avec la matière. La décision accompagnant un simple trait est déjà une grande chose. On peut voir dans un ou deux traits une grande histoire. Quelle est donc alors la pertinence d’un paysage ou d’une tête?» (2). Cette déclaration illustre bel et bien la conscience aiguë de l’artiste face à l’aventure moderne et certains de ses grands noms. Parmi ceux-ci, Antoni Tàpies, pour lequel «la lutte avec la matière doit s’ajouter à la réflexion» (3), affirme, un peu comme le fait Pierre Soulages, que c’est au fur et à mesure de son travail que se formule sa pensée. L’on croirait, ici, entendre Giunta.

Cherchant lui aussi un équilibre résultant d’une tension dynamique entre sa personne et la matière, il se place également parmi les héritiers de Paul Klee dont le précepte «l’oeuvre n’est pas forme mais formation» (4) nous rappelle qu’une des caractéristiques de la création contemporaine est celle de l’oeuvre comme développement qui se détermine progressivement en fonction de ses avancées. La peinture est, ici, l’histoire de sa construction. C’est sans doute la raison pour laquelle Giunta insiste souvent sur un certain type d’action instauratrice de l’oeuvre qui se veut, sous l’angle de la postmodernité, la résultante d’un enchaînement de rencontres qui n’existent a fortiori que par l’individu qui les crée (5) pour une occasion unique. Dans cette optique, dit-il, «si je réfléchis trop et pense mon tableau en termes d’explications progressives et de conclusion, je n’arrive à rien». Il y a donc, selon lui, «une autre personne qui agit en vous quand vous changez une ligne, et c’est là une façon de mieux se connaître». C’est une opinion partagée par Matisse (6) et qui indique un autre aspect important de la pensée de ce siècle que Giunta a tout à fait assimilée et mise en chantier parallèlement à celui du jeu de la matière: celle de l’artiste qui se construit au travers de son oeuvre. Loin du concept de génie romantique considérant la toile comme simple surface qui reçoit les projections de sa personne, l’introspection accompagnant l’aventure moderne permet, entre le tableau concret, le tableau à faire et l’artiste, un échange constant pendant lequel chacun des trois partenaires répond aux appels des deux autres vers un accomplissement commun. En définitive, la pensée artistique de Giunta souligne que «l’important, pour le peintre, est de se mesurer dans son action afin d’atteindre sa vérité et ses émotions. L’oeuvre l’amène donc près de lui-même, en son for intérieur». Faire oeuvre, pour Giunta, signifie instaurer des objets de communion dans lesquels le spectateur retrouvera l’espoir de l’imagination. Et ceci, dans une optique des plus contemporaine; par la matière, l’objet trouvé et le tableau qui se révèle à lui-même.
© Copyright Cabl'Art 2001-2006